LAURENT HERROU JOURNAL

Le 30 décembre.

J’ai dit à Éric que j’irais chercher moi-même les fleurs.
Je suis d’abord passé embrasser ma grand-mère, qui regardait par la fenêtre de sa chambre le crépuscule zébrer l’horizon. Je lui ai dit que nous déjeunerions ensemble le 1er janvier – elle n’avait plus notion de la symbolique de la nouvelle année, et c’était tout aussi bien de ne pas lui rappeler une célébration dont elle ne comprendrait pas le sens. Elle m’a conseillé de prévenir, en bas, l’accueil, je l’ai rassurée. J’ai agité la main en quittant la pièce, elle a dit : je t’embrasse très fort, depuis son fauteuil vert.
La nuit était bleu clair, ce n’était pas encore la nuit.
Je roulais en pensant aux animaux qui traversent la route dans la lueur ciblée des phares, surprennent le conducteur et agonisent sur le bord des nationales. Deux oreilles de lapin s’agitaient sur le bas-côté, saines et sauves, et j’ai souri.
J’ai mis les fleurs pour Dominique sur la plage arrière de la voiture. J’ai acheté un renne en bois tressé pour Éric, avec deux gros yeux en boutons noirs de pardessus.
Lisbonne m’attendait dans le parc, elle m’a suivi dans le château en miaulant.

Devant l’écran, pensant à mon journal, pensant à l’autre, fictif – mais pas véritablement. Pensant au Labo, à Jacques Flament, pensant à la demande, vérifiant une dernière fois les autres écrivains – nous étions quatre.
Le journal, 2015, me demander comment je ferai, demain.
Me dire ce que je me suis dit plus tôt : écris ton journal, le tien, écris ton journal, après tu verras.

Nuit du 26 au 27 décembre.

Il y a des moments où les choses reposent. Il y a des moments au contraire où il faut faire bouger les choses. Il y a, entre les deux, des temps qui hésitent, des temps qui ne sont pas sûrs, des temps qui à la fois s’échappent et pèsent, où l’on peut poser pour la photo sur une chaise au soleil, un balai entre les mains, une bouteille à la bouche, et vouloir que rien ne change – en vain. Il y a des images, de soi, des autres, qui ont reçu cette validation que les nouvelles images ne recevront plus. Pour cette raison-là : à la fois on bouscule et on s’agrippe.
Il y a des nuits qui permettent le passage : de la journée qui aura vu Dominique fermer les yeux à la suivante qui s’ouvrira sur un monde sans sa présence.

Tu restes dans ces pages.

Le 25 décembre.

Au milieu de la nuit, j’ai posé mes lèvres sur celles d’Éric, sa langue a glissé vers la mienne, on s’est embrassé, je l’ai caressé, me positionnant mieux contre lui, il bandait, fort, j’ondulais du bassin, rencontrant son sexe, respirations saccadées, souffles courts, j’avais envie, au cœur de la nuit, de jouir contre Éric, on s’est lentement lâché, calmé, rendormi, il a rêvé qu’il mangeait du gigot, mes rêves à moi m’échappent, je ne les retiens pas.
On se disait qu’on était bien à Bruxelles, loin de Villequiers, loin du château, Éric était heureux avec moi, à l’étranger, il avait dit hier alors que l’on courait les magasins que c’était bien, n’est-ce pas, d’être ailleurs, et oui, c’était bien, de ne pas penser à la famille, à Dominique, au château, c’était bien d’avoir tout cela dans un coin de la tête – mais comment ne pas penser à Dominique ? Guillaume avait rejoint Abu Dhabi la veille, évidemment que je pensais à lui –, ne plus se promener avec le téléphone, ne plus attendre, rien ni personne, pendant la soirée j’avais demandé à Éric : pourquoi je ne te sens pas ? Il avait hésité, entre l’emportement et me répondre vraiment, il disait : qui est-ce qui te caresse toutes les minutes, qui est-ce qui met la main sur toi quand on marche dans la rue ? Éric est capable des gestes que je ne fais pas parce que j’ai peur que l’on me rejette, je me suis dit : à l’étranger, quel que soit l’endroit où je suis, je reste moi, j’ai dit aussi : j’ai envie d’exploser, cette année, je voulais dire : lâcher prise, je voulais dire : accepter enfin, d’être moi et l’amour, le mien pour Éric et le sien pour moi, Éric souriait dans les rues de Bruxelles, Éric sourit, j’ai partagé les mots de Claude Favre qui seront à jamais imprimés dans mon Journal, parution le printemps prochain, d’ici une quinzaine de jours je vais commencer le travail au Châtelet, peut-être est-ce de cela que j’ai peur, et d’être loin, justement, d’Éric, peut-être au contraire qu’il faut : exploser au Châtelet, profiter, enfin, du travail et de ses retombées, de l’argent qui ira avec, et de la notoriété possible, après les entrées progressives sur le site de la Maison de la Culture de Bourges – y croire, y croire.

Olivier Steiner poste des vidéos sur Facebook, il chante, il fait du playback, il reprend : ce que je faisais avant, il ne me rend pas hommage, je ne m’attendais pas à ce qu’il le fasse, plutôt que quelqu’un lui dise : tu te prends pour Laurent Herrou ? Steiner a donné son congé à Gallimard, il a repris son manuscrit pour le présenter ailleurs, d’aucuns disent que c’est un geste courageux, moi je trouve triste que personne – ou peu – ne lui dise que c’est absurde, je ne sais pas pourquoi je parle de Steiner, peut-être parce que quelque chose de lui me touche, que je ne comprends pas, un miroir sans doute, d’une force et d’une déchéance, une possible comparaison entre deux situations de détresse – exploser ce serait : lâcher prise, ne plus garder en moi ce qui me mange, accepter que : je ne suis pas Éric et Éric n’est pas moi, mais j’aime Éric, comme il est, et lui m’aime, pour longtemps.

Le 24 décembre.

« Écoute. Amplification de certaines situations. Délaissement des autres, zones basses.
Monde marchand, de fantasmes. Dévotions.
À chaque fois, fêtes de monstration, toute honte bue.
Fêtes de renoncement. Repli sur soi.
Et que ça brille. Les décorations de Noël, grossières banales. Et que ça coûte. Les enfants trépignant revendent leurs cadeaux.
Que ça coûte, consentement.
Et rapporte. Diamants, or, uranium, gaz, pétrole, étain, coltan, etc., etc., etc.
Sous-sol du Congo si riche que la terre et des millions d’hommes en seront appauvris, pour le confort de quelques uns.
Le coltan, pour les ordinateurs, Smartphones, télévisions, missiles.
Crise économique. N’a plus grand chose à voir avec critique.
Fêtes du recommencement, de la résignation.
À chaque fois, sur un coin de terre, violences, tueries, viols, exils, ce n’est pas rien.
Par ailleurs, fêtes, débauches, oubli. Falbalas
.
Loi du mort/kilomètre selon l’expression journalistique.
On dit, génocide en cours. »

Claude Favre, à lire, à suivre, à aimer.

Le 23 décembre.

Planter un couteau aiguisé dans la viande, une première fois, timidement, puis prendre goût au geste, se rendre compte qu’avec un petit peu plus de force, la lame s’enfonce plus aisément dans la chair, y aller franchement à la deuxième entaille, les multiplier jusqu’à ce que la viande dégorge et bâille, farcir les plaies de gousses d’ail découpées au préalable – tu ne retires pas le germe, remarque Éric, et je hausse les épaules – puis enduire le gigot de miel et de thym, réserver au frais pour la cuisson du lendemain, réviser le menu avec Pascale, nous découvrir plein d’idées et d’initiatives, déguster des spaghetti al vongole avec un verre de vin rouge à Schaerbeek une veille de réveillon en pensant à d’autres tables, en France, une particulièrement, à Orléans, qui oscille ce soir entre la joie d’un anniversaire et la tristesse d’un départ, redresser la tête parce que c’est ce qu’il faut faire, se battre et pétiller aussi comme les bulles des coupes de champagne qui se dresseront demain, avant d’être vidées d’un trait à la santé de ceux que l’on aime, qu’ils soient présents – ou ailleurs.

Le 21 décembre.

C’est l’anniversaire de Jean-Pierre aujourd’hui.
Lorsque arrivait Noël, à Nice, nous nous disions qu’il fallait assurer : on s’était rencontré un 16 décembre, Jean-Pierre et moi, il y avait son anniversaire, le 21, Noël ensuite, et puis le Jour de l’An – il y avait une tradition, il disait qu’il fallait porter un sous-vêtement neuf ce jour-là, c’était mon cadeau, chaque année. Il disait aussi que quand tu enfiles un pull à l’envers, c’est quelqu’un d’autre qui doit te l’enlever. Ça portait malheur sinon, comme un chapeau posé sur le lit. Nous vivions avec ces petites règles et ce rythme-là, qui font le quotidien d’un couple.
On était heureux.
Je vis chez ma grand-mère, un château dans le Cher. J’ai quitté Paris et mon travail en 2012, après son placement en maison de retraite contre lequel je me suis élevé. Mais je n’ai pas eu gain de cause, aussi j’ai décidé de me rapprocher d’elle en vivant dans sa maison. Éric m’a soutenu, et suivi. Je ne pensais pas que ce serait une décision qui engagerait l’avenir, je pensais que je craquerais à la campagne. En région, comme on dit à Paris.
Presque trois ans après, j’entame un travail avec la Maison de la Culture de Bourges, dont je me suis rapproché suite à ma participation au spectacle de Philippe Jamet, qui s’y trouvait en création la première année. Je vais alterner entre Villequiers et Le Châtelet, au rythme scolaire. Parler, écrire et vivre l’autofiction. Asseoir une position : familiale, artistique, quotidienne. Reprendre confiance. Cette résidence sera relayée sous forme d’un Journal, sur le site de la Maison de la Culture. On y lira mon nom, mon projet, et mes mots.
Le Labo touche à sa fin.
Le Journal 2015 paraîtra au printemps 2016, édité par Jacques Flament que je tiens à remercier pour sa patience et son soutien.

Il souffle un vent frais sur la campagne, vert vif à perte de vue.
L’espoir.

Le 20 décembre.

Découvrir que la route pour arriver à la Maison Jean Cousin passe par le quai Landry – le nom de famille de Dominique – et la rue de l’Écrivain. Retrouver Alexandra et Lili, lire devant une salle pleine, remercier Sens. Dîner en douce compagnie et reprendre la route à une heure du matin, se tromper d’autoroute, toucher Auxerre pour revenir en arrière, traverser la nuit pleins phares et les bois noirs de l’Yonne, en rire jusqu’au château et plonger dans son lit. Faire l’amour au réveil avant un café crème et des croissants à Baugy, en bras de chemise parce qu’il fait quinze degrés. Se sentir en vacances, en week-end, décompresser parce que le bras laisse en paix quand Éric est près de moi. Regarder par la fenêtre du bureau les nuages descendre doucement sur la campagne, écrire pour soi, pour vous – pour toi.
Éric cuisine.
Dans les villes, les gens se pressent aux courses, se demandent ce qui manque, ce qu’ils ont oublié.
Ici, c’est dimanche.

Le 18 décembre.

Dans le rêve, les trois fils de Dominique, et particulièrement Guillaume, dont le regard embué, épuisé, me fuyait d’abord, avant de s’attacher à moi parce que je parlais aux oiseaux. Les volatiles m’échappaient, puis venaient se lover dans le creux de ma main quand je les y invitais, et Guillaume faisait le tour de la voiture qu’il m’avait confiée, il disait qu’il n’avait aucun doute : je savais prendre soin, des choses, et des gens.
Manuel avait envoyé un message à Éric alors que nous revenions au château, après un voyage Paris/La-Charité qui avait duré près de quatre heures (dont deux, immobilisés à quai) : le neurochirurgien n’était pas très optimiste, l’hématome ne se résorbait pas. On avait ouvert une bouteille de Quincy, la cuvée Vieilles Vignes dont Dominique raffole, et on en avait avalé un verre chacun, à sa santé — même si l’expression ne convenait pas, et je me rendais compte des limites parfois, de la langue. Je me disais aussi que Dominique vivait sous ma plume, dans mon texte, que je pouvais choisir une suite qui l’éloignerait de sa réalité, parce qu’on ne pouvait pas être à la fois dans la vie et dans les mots. Il y avait une cruauté dans l’écriture dont je prenais conscience, qui était une douceur à la fois : écrire, c’était aussi caresser Dominique, de la meilleure façon que je pouvais le faire.
Dans le rêve Guillaume avait raison.

Le 16 décembre.

Tu as essayé de dire, avec tes mots, l’effondrement, puis l’espoir. Tu as écrit quelques phrases, que tu destinais au journal de Flament, mais tu as rapidement compris que ces phrases-là n’iraient pas. Tu t’es laissé aller, tu as laissé couler l’encre virtuelle, et tu as dit ce que tu ressentais, sans plus retenir.
Ici, tu maîtrises.
Dominique est sur un lit d’hôpital, à Orléans, son corps résiste, combat l’accident cérébral, ses pensées sont artificiellement contenues, endormies, pour permettre à l’anatomie de prendre soin d’elle-même, de se ressaisir.
Autour d’elle : une famille.
Éric t’a écrit cette phrase très belle hier soir : que vous étiez, l’un et l’autre, à distance – il est à Paris, tu es au château –, en symbiose et en souffrance avec ces gens-là que vous ne connaissiez pas, deux ans auparavant.
La famille, c’est une notion complexe. Ce qui fait que brusquement, on se sent à sa place auprès de gens que l’on vient de rencontrer et qu’une autre histoire se construit, en parallèle à la sienne, au fil du temps que l’on passe avec eux.
Dominique est un pivot essentiel de cette construction-là.

Il est dix heures vingt et une minutes, en bas, le téléphone a sonné : tu ne cours pas, tu ne décroches pas, tu n’es pas pressé.

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