ALAIN EMERY JOURNAL

31 décembre.

Je crois que c’est le moment. Mais, d’ordinaire, c’est moi qui décide quand le livre s’achève. Moi qui coupe le cordon. C’est peut-être pour ça que mon cœur se serre, ce matin. Ce n’est rien. Je laisse les bilans aux comptables et les adieux aux mourants. Je n’appartiens, pour l’instant, à aucun de ceux-là. Ce que je suis au juste, à cette minute ? Un homme en écriture, comme on dit en voyage. Le soleil n’est jamais si beau qu’un jour où l’on se met en route, écrivait l’ami Giono dans Les Grands chemins. Le ciel, aujourd’hui, est pur et profond ; la lumière, superbe. Je n’ai aucune raison d’être triste. En fait, je suis pareil à un môme sur le point d’escalader un mur interdit : j’appréhende autant que je m’impatiente. Si je m’écoute un peu, je sens bien que je ne songe qu’à ce qui m’attend demain. Au fond de moi, je n’aspire déjà plus qu’à m’éloigner de cette rive paisible. C’est devant ce sentiment confus que je devine qu’un livre s’achève. Je souris. Cette fois, c’est le moment.

30 décembre.

Le jour décline et, dans la maison où ne brûle que la lampe de mon bureau – minuscule phare dont le reflet ne dépasse pas les vitres –, dans cette maison livrée au Clair de lune cher à Debussy, disparaissent peu à peu les contours, les reliefs familiers. Bien sûr, on pourrait croire que la nuit finit toujours par gagner, qu’elle emporte dans son sillage celles et ceux que nous avons perdus, qu’elle efface de notre souvenir leur visage et leur voix. Oui, on pourrait croire que la nuit balaie sur son passage tous les livres écrits, qu’ils l’aient été dans la douleur ou la joie, qu’ils aient porté ou non une parole juste. Croire, enfin, que la nuit est plus forte que nos rires, que nos larmes, qu’elle éteint le chant des ruisseaux comme celui du vent dans les arbres, croire qu’elle est plus forte que la vie même. Mais il n’en est rien. Parce que, tant qu’il demeure, allumée sur un coin de table, au-dessus d’une feuille blanche, une lampe, aussi minuscule soit-elle, la nuit – quand bien même elle avancerait sabre au clair – n’aura pas la moindre chance. Ce qui compte, c’est le jour d’après.

29 décembre.

Vous croyez que je me promène ; que j’achève cette année en arpentant les landes. Tu parles. Quand vous me croisez sur les sentiers escarpés qu’empruntaient les douaniers, avec mes croquenots souillés de tourbe noire, et même quand vous ne parvenez qu’à m’apercevoir, planté face à la mer, dites-vous bien que je suis pareil à ces chasseurs d’autrefois, qui confectionnaient eux-mêmes leurs cartouches, pesaient la poudre et calibraient leurs plombs. Je prépare le livre qui vient. J’ai besoin d’espace, d’immensité. Ici ou ailleurs, peu importe, pourvu qu’il y ait des chemins de pierre, des charrois, des bois profonds, des horizons lointains, pourvu que le vent parvienne à creuser en moi une faille assez grande pour qu’y résonnent les bruits du monde. Vous croyez que je me promène alors que je ne fais que mesurer, à grands pas, mon pays intérieur.

28 décembre.

Ne pas attendre le dernier jour de ce Journal pour remercier : Jacques, à l’évidence, pour m’avoir donné cette chance ; mes trois compagnons de cordée ; celles et ceux qui m’ont suivi (découvert, peut-être). Reconnaître qu’il est bon d’être lu, même si ce sentiment ne peut à lui seul guider ta main. Et puis, quitter ce livre comme on redescend d’une montagne, le cœur vif et bouleversé par les altitudes, la liberté croisée en chemin et la toute puissante solitude. S’en éloigner, à regret si ça me chante, pour les bruits d’une horde dans laquelle je n’ai jamais pu me fondre. Alors, ne rien regretter. À la première occasion, me remettre en route.

27 décembre.

Bref passage à La Torche. Comme souvent à l’approche des déferlantes (dont l’âpreté répond à la mienne), je me fais silencieux. Certes, je n’attends aucune révélation de ces vagues qui rugissent et mordent à pleines dents la roche noire mais, c’est plus fort que moi, j’ai toujours contemplé la mer comme on se tourne vers l’avenir. Vers l’inconnu. Ce brillant adversaire que je toise et dont je compte bien venir à bout. Depuis quelques jours, parce que le Journal touche à sa fin, je songe à ma feuille de route. Je n’ai jamais eu autant de rêves et d’ambitions. Je trace des plans sur la comète. Pour toutes ces choses étranges que sont la poésie, le romanesque, je ressens une attraction toute neuve. À laquelle, ma foi, je m’en voudrais d’échapper.

26 décembre.

Plusieurs heures de marche dans l’air cru, autour de Rothéneuf, au long desquelles il me semble me dépouiller de tout. Nous longeons la mer – qui est une bête repue, elle aussi – et je rentre vanné, délicieusement vanné, avec la viande serrée sur l’os. Je retourne à mon bureau comme on rejoint une vieille connaissance. L’espace d’un instant, je caresse le bois du plateau et les carnets qui m’attendent. Je respire très profondément. C’est ici, pour moi, que tout se joue.

25 décembre.

Lendemain de fête. Nous le passons au coin du feu et c’est de loin le meilleur endroit par un temps pareil : le vent est un roquet, qui jappe en tous sens et mordille aux chevilles. Je demeure une bonne partie de la journée dans les lettres de Giono à la NRF. Il me tardait d’entendre sa voix et, devant ces cinq cents pages, je me lèche les babines. J’ai pris le temps de mettre mon bureau en ordre, de nettoyer mes stylos, et j’ai travaillé (peu, me coucher tard ne me réussit pas) sur les entretiens. À la nuit tombée – sans doute est-ce un effet de la pleine lune et de la fatigue conjuguées –, j’ai senti monter une émotion étrange en feuilletant le carnet qui a servi – et sert encore pour quelques jours – à la rédaction de ce Journal. Cette partition touffue me touche. Je suis là-dedans, et pour la première fois, comme une bestiole ouverte en deux. Pour qui sait lire entre les lignes.

24 décembre.

Que pourrais-je bien demander au Père Noël (qui n’existe pas, me souffle mon âme revêche) ? Pour ce soir, en ordre de bataille, la garde rapprochée : tout ce qui est pris n’est plus à prendre. Histoire d’être pour une fois dans les clous, quelques centimètres de neige (pour la qualité et le caractère insolite de la solitude qu’elle engendre) et de bons vins de derrière les fagots. Je n’en demande pas davantage.

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