BERNARD VASSEL JOURNAL

31 décembre 2015.

Je prends l’écriture par la main. C’est moi qui guide.
C’est ainsi que je veux terminer ce journal, cette façon d’être près d’elle, de me regarder dans la calligraphie de ses lettres.
Toi et moi, sur des sentiers libres, ceux que nous avons choisis.
J’ai peur de décevoir, de me découvrir naïf, amusant, mais sans plus.
C’est une responsabilité.
Ce que je désire pour toi c’est un bonheur simple, une joie partagée, des œillades complices et des mots devinés.
L’écriture et moi, dans le même regard, pour vous dire que nous sommes les enfants des quatre saisons.
Le 31 décembre de toutes les années n’est qu’une date, que nous dépasserons sans tristesse, mais sans oubli.
Devant nous le printemps s’impatiente, il nous laisse traverser l’hiver dans les hésitations de notre mémoire abimée.
Le soleil se couchera à l’ouest à 17 heures et 3 minutes.

Saint-Palais-sur-mer.
Le 31 décembre 2015.
Un jour comme un autre.

30 décembre 2015.

Un mois qui se tait, ne dit plus son nom, et se fait remarquer sur une marge étroite du calendrier.
Les jours plus courts et froids se bousculent aux pieds des matins qui se lèvent.
C’est une complainte qui brutalise la misère et ignore l’indulgence.
Les semaines s’avancent dans une  fin d’année qui s’exprime sur la pointe des pieds.
Les cheminées découpent leur solitude dans le ciel, c’est le seul moment où les nuages se laissent emporter par cette composition nouvelle qui les conduit au-dessus des toits.
J’aperçois les fumées lointaines qui ne me concernent pas et qui rejettent toute idée que je peux me faire de l’hospitalité.
Une fourrure glacée d’ours blanc se réchauffe les pattes dans sa tanière.
Je vais rejoindre ces tribus d’animaux qui eux savent offrir une place au voyageur de passage.

29 décembre 2015.

Je suis le lampion des inconvenances, je détruis les zones d’ombre de vos vies et je me
mélange aux autres lumières pour mieux observer vos pensées.
Vous êtes des bouts de nuit et ne savez vous diriger que vers les sombres abîmes de votre âme.
Vous affichez une faiblesse qui vous bouscule sur des tranches d’existence où vous n’êtes qu’apparition et bois flotté sur lesquels se dessine une barque aux couleurs naïves.
Je suis un magicien et je m’amuse à vous regarder patauger dans vos espérances perdues.
J’ai quitté les rives des faux visages et j’ai transformé les respirations de l’eau en caresses écervelées.
Je suis un bonimenteur de fond de foire, qui ne croit plus ce qu’il dit et n’ose plus se retourner sur ses mensonges d’hier.

28 décembre 2015.

Du vent, de la pluie, sous des réverbères impatients de surprendre les rendez-vous coupables.
Le froid se prépare à bruler les doigts, et au loin, on entend un piano qui fait tomber la mélancolie sur des murs fatigués.
Ça ne se partage pas.
Les marches ternes et figées, je les remplacerai demain par des blanches et des noires.
Elles sortiront de la partition et viendront, entre silence et arpège, repousser la solitude bétonnée d’une soirée innocente.
Je distribue sans gène un peu de cette brume respirée par le fleuve.
Je confisque aux paysages ces gouttes d’eau qui hésitent à se poser sur le contour des feuilles.
Je suis gourmand de ces tourbillons prisonniers de rives habillées de couleurs.
Le ciel transporte ses fureurs dans une course diabolique où sur la mosaïque du monde la prétention du blanc écrase la pauvreté du noir.
Les pétales d’une rose pleurent sur le sol, sans rien demander à ces gens qui se méfient du jour et de la nuit.

25 décembre 2015.

Une vitrine après l’autre dans des rues épuisées par la banalité des décorations.
Les lumières sursautent, oscillent dans des variations vagabondes et vulgaires.
L’instant prétentieux affiche des sourires difficiles à comprendre.
Hésitation, envie et abandon.
Des néons de couleur dans la tête pour oublier que demain ramassera les papiers de la fête.
Les mains ouvertes, fatiguées, appuyées sur des joues gonflées de lassitude.
Un torrent de cadeaux, couchés, éventrés, vandalisés, au centre d’une pièce de Noël.
Des vomissements d’inutilité, à peine regardés et des soupirs d’adultes congestionnés de satisfaction.
Le temps de l’abrutissement transmet son imperfection à sa descendance qui la reçoit dans la déception du jouet qui manque.
Les cartons d’emballage font de bien plus jolis radeaux, cabanes ou châteaux forts, que toutes les plaies mobiles en plexiglas, résine et autres attelages de même médiocrité.
Le surmenage de la journée qui se déborde si tard ne gardera que le goût amer d’une soirée préfabriquée pour enfants de parents gâtés.
Dans le ciel, les heures aligneront leur mécontentement sur l’étoile du berger, qui ne fut qu’une nuit, l’espérance du monde.

23 décembre 2015.

Elle est sortie de ma nuit, ne m’a pas au matin attendu sur le bord du lit.
Je la cherchais et je compris que c’est dans mon rêve qu’elle s’était égarée.
C’est de moi que vient cette image de non-rencontre.
Un besoin, une privation punitive qui se manifeste dans mon sommeil et qui disparaît à mon réveil.
J’ai souvent croisé des nymphes, déesses, habillées par Vénus ou Aphrodite et je me suis toujours chagriné de les perdre au lever du jour.
Demain, j’effacerai les jours de ma vie pour ne vivre que dans mes rêves de nuit, dans les bras de l’oubli.

22 décembre.

J’ai rangé sous l’escalier un édredon de plumes.
Par jeu.
Je savais que ce n’était pas sa place.
Par provocation.
Que pouvait-on me dire ? Me reprocher ?
C’était avant.
Je regarde les poules pondre leurs œufs sur le lit de la chambre.
Le docteur m’a demandé de prendre mes médicaments.
J’oublie parfois, certains jours.
Les poules, je les déplume et je les enferme dans l’édredon.
Il ne faut pas.
Je croyais bien faire.
J’ai besoin d’un autre édredon.
Les plumes ?
Je les garde pour vous écrire.

21 décembre 2015.

Il m’a dit : vous avez ma parole.
J’ai répondu pour quoi faire ?
Votre parole ne m’intéresse pas, je trouve beaucoup de facilité et de grossièretés dans cette exigence qui consiste à vous débarrasser de ce qui vous encombre.
Je recommence à lui expliquer, nerveusement, que sa parole me semble calaminée par des approximations sur des faits rares et d’importance douteuse.
J’ai, pour lui rendre service, lancé l’idée qu’il avait mieux à penser que d’ennuyer les gens qui ne souhaitaient rien.
Il n’a pas compris.
Je suis parti sans le saluer, loin du risque de m’exposer à l’engloutissement de propos qui n’avaient que de l’agacement à me soumettre.

19 décembre 2015.

Des clameurs, étranglées, retenues, explosent et se mélangent à la rue, se cassent contre les murs en petits morceaux d’insignifiance.
Ce dérangement des autres qui est parole et agitation des corps m’encercle de son agressivité indécente.
Je compte les grappes de gens deux par deux et j’engouffre leurs vaines préoccupations sous une camisole de suie, et les cloisons se rapprochent de moi, se resserrent dans cet arrangement imparfait.
J’ai égaré les avenues où les fleurs sauvages poussaient sans se cacher, à l’écart des contaminations.
Le chemin parcouru devient poussiéreux, les bruits ne se ressemblent plus.
Les pierres perdent le souvenir de mon passage, de mes confidences.
Les couleurs du ciel effacent les nuages qui m’écrivaient son nom.

18 décembre 2015.

Les derniers pas du journal.
C’est la fin d’une aventure. « Quatre auteurs vous donnent rendez-vous régulièrement dans leur journal », écrivait J. Flament.
C’était il y a longtemps.
Nous avons été des baladins, nous avons accompagné les jours, nous les avons traversés dans leur l’insouciance, dans leur brutalité.
Nous les avons vécus dans leur générosité, leur peur et leur ignominie.
Coupables de sentiments, nous avons parlé, nous nous sommes défendus, nous avons combattu, selon l’instant, selon chacun.
De consentements en protestations, nous avons publié nos défaites, nos victoires, nos faiblesses.
Nous repartirons sur nos chemins, sans oublier ces traces laissées sur l’année 2015.
Elles nous rappelleront nos joies, nos déchirures, nos plaisirs et douleurs.
Et l’écriture me direz-vous ?
L’écriture, je la reconnais quand je la croise.
Elle et moi, nous blessons sur les mêmes mensonges de la vie.

17 décembre 2015.

Donnez-moi du vent et je construirai un château dont vous ne serez que les grains de sable.
Moi, je vais plus loin, je franchis le bord de la route, la ligne jaune.
Je passe au-delà de la douleur, de la jalousie, de la mort.
La solitude est une porte derrière laquelle se cache le temps qui détruit ceux qu’on aime.
Je veux croire que l’oubli n’efface que le mauvais côté du miroir.
Je suis un homme papillon, de sang royal, et j’épingle ma frénésie sur les cartes du monde.
Donnez-moi le soleil et je brûlerai les mesquineries qui vous entourent et qui vous rendent simplement humain.

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